La solitude du thésard: réalité ou illusion?
Ce billet m’est inspiré à l’instant par un souvenir assez récent d’une interview que j’avais donné, avec d’autres collègues thésards, à une journaliste sur le même sujet et qui a abouti sur l’article « La solitude du thésard de fond ». Elle compare le travail de thèse à une course de fond, que ce soit en ski, à pied, en vélo ou à la nage, le résultat est le même: l’épuisement, la ténacité et enfin l’arrivée.
Mais je me demande bien si la thèse est une véritable solitude ou s’il s’agit plutôt d’un sentiment d’isolement et d’incompréhension. Je m’explique.
L’incompréhension
Vu que l’environnement du thésard, en dehors de l’université, est composé à 98% de personnes qui n’ont pas effectué de doctorat, il est normal que l’on se sente à la marge de cette société active qui ne parle que de benchmarking, de Conf’Call et de bilan d’activités. Pour autant, un désosseur-découpeur
n’est pas forcément plus « in » dans la société que le thésard. Son métier est incompris, drôle, mais pour autant utile. C’est bien sur ce dernier point que la fracture résiste: mais à quoi sert ta thèse?
Transmettre le sentiment d’utilité de la thèse
Alors, certes, une thèse sur « Les anticorps contre le VIH » aura toujours plus d’importance scientifique et sociale que « L’analyse du mariage dans la noblesse de Charleville-Mézières et la fonction symbolique de la Meuse dans la dentelle des robes de mariée entre 1457 et 1463« . Pour autant, une bonne partie des thèses a une utilité scientifique importante et un impact social intéressant en participant à la construction d’un champ de connaissances théoriques qui aboutissent à des avancées sociales, scientifiques, économiques, juridiques, etc. D’évidence, la thèse est toujours très dense, étudiant un objet précis, trop précis pour le commun. Par conséquent, cet épiphénomène, cet objet non fondamental, est perçu comme futile, désuet d’un intérêt nécessitant plusieurs années d’études et de financement. Non pas une fatalité, cette situation est toutefois inextricable puisque le fossé entre le travail du thésard et sa réception dans la société lambda sera toujours présent. La solitude du thésard ne peut donc pas provenir de ce sentiment, puisqu’il est l’essence même d’une thèse… À moins que l’on se soit cru un chercheur révolutionnaire… mais là, c’est un problème d’égo!
Le travail de thèse
Voilà le coeur du problème pour certains: le travail de thèse est un travail solitaire. Certains le découvrent une fois en thèse, après avoir passé plusieurs mois dans leurs bouquins, expérimentations ou enquêtes ou en se trouvant seuls face à la rédaction… Des moments de doute, de stress, d’échecs, de joie, de découvertes, de gratification, de désespoir… comme dans tout travail mené sur le long terme. Ne pas craquer et se remobiliser rapidement. Finalement, ce genre de doute n’a rien à voir avec la solitude, simplement avec la motivation personnelle et la force de caractère à développer afin de surmonter les difficultés. Personne ne le fera à votre place, normal. Le travail de thèse est solitaire, mais ne mène pas à la solitude, dans sa forme psychologique destructrice.
L’encadrement du thésard
La solitude provient également de l’encadrement du thésard qui n’est pas toujours optimale. Parfois absent, parfois invisible, souvent difficile à contacter et à rencontrer, le directeur de thèse est la personne qui fait naître le sentiment de solitude des thésards. Je n’ai pas assez d’expérience de ces pratiques pour témoigner, mais je peux comprendre ce sentiment d’abandon scientifique qu’une telle attitude peut générer. Alors bon… Il faut se rappeler avant tout qu’il s’agit d’une relation humaine et que les humains, aussi titrés soient-ils, peuvent être dépourvus de la dose d’humanisme nécessaire pour encadrer de jeunes chercheurs…
Pour ma part, j’ai de la chance d’avoir un directeur de thèse très présent, non pas parce qu’il exige des rendez-vous toutes les semaines, mais parce qu’il est disponible dès que je le sollicite pour parler de mes recherches, de ses avancées, mais également des difficultés (et ce n’est pas de la lèche en vue de la soutenance, car il ne connaît pas l’existence de ce blog!!
).
Conclusion
Le travail de thèse est, par essence, un travail solitaire, mais n’entraînant pas nécessairement la solitude. Il ne faut pas confondre la solitude sociale dans laquelle un thésard se trouve et son travail solitaire.
Si je peux donner quelques conseils aux futurs thésards ou à ceux qui commencent, c’est avant tout de prendre conscience de la difficulté, non pas scientifique, mais matérielle et temporelle du travail de thèse. La thèse, c’est une traversée de trois à six ans (en majorité) d’un secteur très étroit et pour lequel l’on croit qu’il est le plus important. Tout va tourner autour de son sujet, les pensées sont quotidiennement orientée vers la thèse, même si l’on est à Santa-Monica, CA. Bref, la thèse, un travail de fond. Et un travail solitaire car seul son auteur peut la rédiger et en tirer les conclusions ayant un impact sur la matière en général. Pour autant, la solitude ne vient pas de ce travail solitaire, mais d’un problème de relation sociale et de distanciation avec la thèse. Accepter les règles du jeu dès le départ et ne pas les remettre en cause pour éviter la déprime. Éviter le syndrome de l’éternel étudiant qui remet toujours à demain en pensant qu’il a le temps, etc.
Simplement, pour ceux qui ne sont pas financés, comme moi, et qui doivent travailler pour gagner leur croute, payer leur logement et se nourrir d’autre chose que des légumes baignant dans l’huile du Crous, l’organisation et la motivation sont encore plus compliquées. Mais, paradoxalement, ceux qui n’abandonnent pas ont un meilleur rapport avec la thèse, une volonté plus marquée et une plus faible propension à se laisser aller…
Pour ma part, je travaille ma thèse comme s’il s’agissait d’un « vrai » travail professionnel, avec des horaires strictes. Tous les matins, réveil, arrivée « au bureau » tôt et y rester toute la journée; le soir, décompression pour se changer les idées. Et surtout, garder son objectif en tête et l’assumer. La thèse, c’est cela, une ascèse acceptée, assumée et honorée.
Les commentaires sont ouverts pour en débattre et partager les expériences.


Un très bon billet Willy avec une analyse très juste qui va trouver écho à n’en pas douter.
Vaste et douloureux débat! Ce billet me parle …… énormément. Il y a effectivement l’image que le thésard renvoie à la société, malgré lui (plutôt négatif ne nous voilons pas la face) et l’image qu’il a de lui même, qui fluctue beaucoup. Quoi qu’il en soit aucune homogénéité quant à un pseudo statut du thésard : l’allocataire qui n’est plus, le financé, le salarié, le crève la faim, le chargé de TD débordé, l’Ater, bref, une communauté de chercheurs ou chercheurs en herbe qui se cherche. Pour ma part, la solitude m’évoque le travail de rédaction et de démonstration que je dois assumer. Il ne me gêne en aucune façon, j’aime travailler SEULE, sans que personne ne vienne me déranger. La solitude m’évoque aussi le manque de contact avec d’autres thésards, car dans l’absolu avec qui pourrais-je discuter de mon sujet? Mon DT, certainement mais pas toutes les semaines, les étudiants non plus, la famille pas vraiment, si bien que je vis mon raisonnement et toutes les difficultés qu’il engendre SEULE. C’est la difficulté qui m’apparaît la plus difficile à vivre. Votre dernier paragraphe est très instructif, j’essaie aussi de m’imposer rigueur et horaires. Je reste un brin curieuse : Travaillez-vous en soirée? Bon week-end aux thésards si tant est qu’ils fassent une différence entre we et semaines, LOL!
une solitude créatrice je trouve, qui forge notre identité scientifique…
Bonsoir, et merci pour cet article très vrai. je termine ma thèse de Doctorat en Sciences de Gestion spécialité Systèmes d’Information (tapuscrit remis il y a une semaine au jury et soutenance le 16 décembre…). Je confirme en tous points. si je pouvais ajouter une chose, c’est le sentiment de toute puissance lors de l’entrée en 1ère année, la prise de contact avec le Labo et le CNRS (pour moi le GREDEG CNRS UMR6227). Puis arrive l’élaboration de la revue de littérature. Lors de l’entrée en deuxième année, c’est une toute autre histoire : complètement paumé ! Et là, on est heureux d’avoir une Directeur de thèse ! Et puis on avance : élaboration du cadre conceptuel, sélection du terrain, étude du terrain. La troisième année, on se dit : ça va aller mieux… Mais là, arrivent les questions relatives à l’épistémologie, à l’élaboration de l’étude des données recueillies sur le terrain. Et puis la rédaction… Un marathon, oui, doublé d’un combat de boxe au quotidien de la rédaction où chaque paragraphe rédigé est une victoire sur soi. Tout tourne durant ces trois ans autour de la thèse, et tout y est ramené ! Oui, il faut une bonne dose de patience, et de passion. Ensuite, il reste la soutenance à préparer, et à passer. Mais là, j’en saurai plus le 17 décembre… Merci pour cet article. Il ne faut cependant pas décourager les futurs thésards : c’est une aventure merveilleuse. Mais mieux vaut ne pas savoir à quoi on s’expose au moment de débuter sa thèse. Amitiés, Patrick Estève.
Merci pour ce billet très intéressant qui, justement, me fait me sentir moins seule !
Moins seule dans le sens « moins incomprise ».
Comme tu le soulignes, le travail de thèse est avant tout ascétique. Or dans nos sociétés gérées sur le mode de l’immédiateté, passer sa soirée à retravailler quatre paragraphes sur un fichier Word ça fait un peu tâche… « les autres » ne comprennent et le rapport temps passé / résultat parait ridicule de l’extérieur.
Malgré tout, il faut trouver la force de persister même si l’on doute et qu’on se sent un peu « en dehors » de la société et des normes qu’elle promeut.
Il y a aussi la part de rejet que peut provoquer la « découverte » du milieu (ici «académique») et la déception de ne pas trouver cet idéal, parfois ou souvent fantasmé, lors des années précédentes de l’arrivée en doctorat: une réalité « médiocre » de gagne-petits qui « se la pètent » parce «qu’ils s’y croient» alors que pour y arriver certains n’ont aucune éthique, morale et abusent consciemment ou inconsciemment (tant ils sont bêtes) de leur petit pied d’estale, de leur «réseau», de leur lâcheté… Bien sûr il faut «s’accrocher» mais à quel prix? Pour les plus jeunes; qu’ont-ils d’autres? Pour ceux qui peuvent encore «espérer»; l’attente de jours meilleurs s’ils tiennent bon ? Mais ceux qui ont un autre vécu, une expérience de la vie, quel regard jettent-ils sur tant d’efforts, de non soumission, de rancoeur et de «désenchantement» vis – vis d’une institution qu’ils pensaient saine, critique d’elle-même comme de ce qu’elle étudie, quelque chose au dessus de tout soupçon, un abri par rapport aux organisations sociétales tant décriées par ailleurs pour leur maltraitance des individus voire parfois, pire. N’est – il pas ironique de constater que la Connaissance censée tous nous éclairer conduit les Maitres, ses «supposés » gardiens, à en faire leur monopole abusif, exclusif.
Bonsoir !
Je ne peux que vous remercier pour ces beaux mots et vous ne savez pas à quel point je me sent mieux!
Merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!
@Anne
C’est tout à fait ce que j’ai vécu. Au delà de la solitude, que j’ai bien pu tolérer, il y a le désenchantement du monde académique. Des fois je me demande si ça vaut le coup de continuer…